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Lundis de la non violence
Le combat des femmes de Birmanie pour la démocratie

Présentation de la situation des femmes birmanes par Claude Delachet-Guillon, auteure du livre "Birmanie, coté femmes" (Editions Olizane).

Article mis en ligne le 24 mars 2003
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Lorsque l’on parle de la Birmanie, il faut avoir à l’esprit que ce pays est encore majoritairement rural (70% de la population vit dans des villages), et qu’il est multiethnique (il y plus de 135 ethnies, mais en fait, il existe 8 peuples principaux). L’unité nationale de ces peuples ne s’est pas faite après l’indépendance en 1948. Ccci a donné à l’armée des arguments pour prendre le pouvoir, et depuis lors, pour s’y maintenir. Il faut également avoir en mémoire que le pays est majoritairement bouddhiste (près de 90% de la population est bouddhiste), aussi l’influence de cette religion est considérable sur sa société, et en particulier sur le statut de la femme.

Malgré la non-violence enseignée par le bouddhisme, la société birmane n’échappe pas au système de représentations mondialement répandu, qui associe les hommes à la violence et à la domination, et les femmes à la douceur et à la soumission.
La femme birmane idéale doit être tendre, effacée, féconde et travailleuse, désireuse de mettre ses qualités de cœur au service de son époux et de ses enfants, et de les servir avec abnégation. Et comme ailleurs dans le monde, la « nature » féminine est posée comme contradictoire : si la douceur supposée de la femme la voue à l’amour maternel, à la tendresse conjugale et aux soins aux malades et aux vieillards, sa fonction de reproductrice ferait d’elle un être proche de l’état animal, qui la dispose à des violences redoutables, surtout lorsqu’elle veut s’attacher un homme ou protéger sa descendance.
Ainsi, l’Histoire birmane, telle qu’elle est enseignée aux enfants, raconte que la dernière reine du pays, Supayalat, aurait poussé son époux le roi Thibaw à massacrer soixante-dix de ses frères et sœurs, pour assurer la succession à ses enfants sur le trône.

Mais il n’y a pas qu’en Birmanie que l’Histoire d’un pays mentionne des femmes cruelles. Et toutes ne passent pas, comme Supayalat, par l’intermédiaire d’un homme pour agir. Certaines tuent personnellement. D’autres s’engagent dans des actions collectives violentes. Ingrid Betancourt a été enlevée par un commando de femmes armées, et récemment, les premiers kamikazes palestiniens étaient des jeunes filles. Les hommes n’ont pas l’exclusivité de la violence, car pris individuellement, les filles et les garçons naissent avec des caractères qui ne sont pas forcément conformes au modèle social imposé : il y a des garçons doux et il y a des filles brutales.

Cependant, collectivement, le modèle universel « domination/agressivité » des hommes, versus « soumission/douceur » des femmes fonctionne à peu près partout, sans doute parce qu’il est inoculé dès l’enfance, et par de multiples canaux. Mais chaque société met ce modèle en œuvre différemment, et dans la même société, cette mise en œuvre varie, selon le régime politique qui la gouverne. Ainsi les dictatures militaires génèrent généralement des cultures de violence dont les femmes sont les principales victimes. C’est le cas de la Birmanie. Nous allons y revenir.

Auparavant il est important de voir, même brièvement, comment fonctionne le modèle « domination/soumission » dans la société birmane traditionnelle, car ce fonctionnement est paradoxal. C’est peut-être d’ailleurs ce paradoxe qui est à l’origine d’un fait qui étonne souvent les occidentaux : à savoir que face à un régime militaire dominé par les hommes, c’est une femme, Madame Aung San Suu Kyi, qui incarne l’opposition au régime.
Cette femme est un leader incontesté pour les différents mouvements d’opposition, et, nous le voyons surtout depuis deux ans, elle est aussi incontournable pour la junte militaire. Quel est donc le statut des femmes dans la société birmane ?

D’un côté, elles ont des droits familiaux similaires à ceux des hommes, notamment en ce qui concerne la gestion des biens, l’héritage et le divorce. On leur reconnaît aussi très clairement un rôle économique central. Elles ont, non seulement, la responsabilité de la gestion de l’économie familiale, mais ce sont aussi elles qui commercent, et qui souvent dirigent des entreprises. Mais d’un autre côté, le droit familial n’a pas aboli la polygamie. Bien que peu pratiquée, elle est toujours légale, ce qui est justifié par l’inégalité foncière des sexes. En effet, l’homme est supposé naître avec une force spirituelle, physique et intellectuelle qui en fait un être par essence supérieur à la femme. Il en découle, notamment, que les hommes s’octroient la responsabilité de la conduite des affaires religieuses, politiques et sociales et qu’ils ne tolèrent pas que les femmes se prétendent leurs égales dans ces domaines. Mais la société birmane n’a certes pas l’exclusivité de cette conception !

Par contre, la tradition qui provient de l’ethnie Bama est originale, en ce sens que les hommes reconnaissent publiquement aux femmes la capacité de les conseiller dans leurs affaires politiques et sociales, et même de les remplacer en cas d’absence. La junte militaire actuelle tend à limiter et à transformer cette pratique, mais elle ne l’a pas aboli. Ainsi, des femmes de leur caste occupent des postes clés, de façon peu visible, et toujours à la demande d’un homme de leur famille. Mais contrairement à la tradition, il semble que les femmes des chefs militaires ne soient pas autorisées à remplacer leurs maris ou leurs pères dans leurs fonctions en leur absence, car pour la junte, il est clair qu’une femme ne doit pas accéder aux sommets du pouvoir. En 1999, le général Khin Nyunt, (le n° 2 de la Junte) a précisé la vision que le régime se fait des femmes. Il faut, a-t-il dit « élever la capacité des femmes à sauvegarder le lignage, les traditions et la culture, la dignité et la conduite morale ». Il a également insisté sur la nécessité des actions d’éducation et de santé en direction des femmes, dont l’objectif est de leur permettre d’accomplir leur devoir de mères.
Sur le plan de l’éducation, les filles ont, en théorie, le même droit d’accès aux études que les garçons. Et ce droit est effectif si la famille a les moyens d’envoyer tous ses enfants à l’école. Mais quand il faut faire un choix, ce sont généralement les garçons que l’on privilégie.
Le système d’enseignement supérieur qui avait été mis en place après l’indépendance, et qui a été complété par le régime du Général Ne Win, accueillait autant de jeunes filles que de jeunes garçons. Si beaucoup choisissaient d’être enseignantes ou infirmières, elles devenaient aussi professeurs d’université dans toutes les disciplines, médecins, et parfois ingénieurs. Une pléiade d’écrivains, d’éditeurs et de journalistes de talent ont été, et sont encore des femmes, dont certaines payent leur liberté d’expression en croupissant dans des prisons sordides.

En fait, l’engagement des femmes dans les luttes importantes du pays a été constant, depuis plus de deux siècles. En voici quelques exemples :

  • Au cours de la période coloniale, des femmes d’ethnies et de conditions diverses ont résisté aux Britanniques : il y a plusieurs exemples de femmes du peuple qui ont incité les paysans à se soulever contre l’occupant, et qui ont participé à des coups de main dans la guérilla.
  • Un « Mouvement des Femmes Birmanes » est né dès 1919. Il est à l’origine d’une loi, toujours actuelle, qui protège les femmes bouddhistes épousant des hommes ayant une confession qui porte atteinte à la liberté des femmes (c’était surtout l’islam qui était visé). Ce mouvement a mené des actions d’alphabétisation, d’enseignement du bouddhisme aux femmes, et de scolarisation des filles. Elle a aussi milité pour le droit de vote, pour les femmes et pour les hommes, car à l’époque, seuls les Britanniques votaient et siégeaient au conseil législatif de la Colonie et dans ses conseils municipaux. Ainsi que dans les années vingt, plusieurs femmes ont siégé au conseil municipal de Rangoon. Et fait remarquable, les Birmanes ont obtenu le droit de vote en 1936. Douze ans avant les Françaises !
  • Un autre fait mérite d’être mentionné : à la veille de l’indépendance, en 1947, lorsqu’ Aung San et six de ses pairs ont été assassinés, les leaders de la Ligue Nationale Démocratique ont pris une décision conforme au droit coutumier : ils ont désigné les femmes des morts pour les remplacer au Parlement, temporairement. C’est ainsi que le premier Parlement birman a eu quatre membres féminins, dont la veuve d’Aung San. Aux élections de 1952 puis à celles de 1956, d’autres femmes ont été élues, de sorte qu’entre 1948 et 1962 il y a eu dix-huit femmes parlementaires. Aucune n’a été ministre, mais quelques-unes étaient dans les cabinets ministériels. Dans la logique de la tradition, presque toutes étaient des épouses ou des proches parentes d’hommes politiques décédés, ou dans l’incapacité d’agir.
  • Relevons également que en 1953, le Parlement a décidé de former des femmes officiers. Quelques années plus tard, onze femmes ont suivi des préparations militaires adéquates, et l’une d’elles est devenu commandant en chef dans la Marine. Elle en a dirigé les services administratifs et comptables, avec 1 200 hommes sous ses ordres.
  • Après l’avènement du général Ne Win, en 1962, le comité central du parti du programme socialiste birman ne comptait qu’une seule femme, sur cent membres. Mais en 1974, neuf ont été élues à l’assemblée qui était prévue par la nouvelle constitution. Et en 1978, elles étaient treize. Par ailleurs, un certain nombre ont occupé des postes ou ont été envoyées en mission dans les organismes internationaux.
  • A l’heure actuelle, sans doute en raison du rayonnement qu’a Aung San Suu Kyi dans la population féminine, les femmes sont une cible privilégiée de la junte. Dès 1991, elle a crée une Association pour la protection de la mère et de l’enfant, et encouragé et encadré d’autres organisations féminines, existantes ou nouvelles. Par exemple : l’Association des femmes entrepreneurs, l’Association des femmes sportives, l’Association des infirmières, etc.
    Un comité national pour coordonner les affaires féminines a été crée en 1996. Mais la plupart de ces organisations, tant au niveau national que local, sont présidées par des chefs militaires, des hommes. Par contre, leurs activités sont animées par des femmes, généralement de la famille du chef militaire.

C’est sur cette toile de fond contradictoire qu’il convient de replacer le combat des femmes birmanes contre la dictature militaire.
Parmi les opposantes, une partie appartient à des partis démocratiques, ou en sont sympathisantes. Ce sont des étudiantes, des écrivains, des professionnelles, ou de simples citoyennes, mais qui ont généralement fait quelques études. Ces femmes sont d’origine ethnique diverse. Les autres opposantes appartiennent à des minorités qui réclament le respect de leur identité culturelle, et leur autonomie dans le cadre d’une véritable Fédération de Birmanie. Elles sont Môn, Karen, Karenni, Shan, Chin, Kachin, et autres. Elles sont généralement femmes ou filles d’insurgés, et issues des villages. Actuellement, tout comme les hommes, beaucoup de ces opposantes, qu’elles appartiennent au mouvement démocratique ou aux minorités, ont dû s’enfuir à l’étranger, pour mettre leur vie en sécurité. Celles qui demeurent en Birmanie militent dans l’ombre, ou sont en prison. Les femmes politiquement engagées ne représentent bien sûr qu’une minorité dans la population. Leur détermination et leur courage sont remarquables. Lorsque Aung San Suu Kyi faisait des discours, elle leur rendait souvent hommage. Mais elle rendait tout autant hommage aussi aux autres femmes, celles qui subissent le régime, et qui sont surtout occupées à survivre.

Depuis 1988 en effet, les écarts entre riches et pauvres se sont creusés d’une manière considérable. La corruption, à tous les échelons, la suspicion, la peur entretenue par l’état de non-droit permanent, la surveillance policière qui infiltre le moindre village. Au fil des ans, tout cela gangrène les esprits, et les rapports sociaux. Selon plusieurs rapports internationaux, les pauvres sont de plus en plus nombreux, et cette paupérisation a des conséquences parfois dramatiques sur les fillettes et sur les femmes. Car dans les familles, s’il y a peu de nourriture, elle va en priorité aux hommes, et si l’accès à l’éducation est limité, il est plutôt réservé aux garçons. De plus, le système de santé public étant de plus en plus déficient, selon l’UNICEF, les Birmanes meurent en couche six fois plus souvent que les Malaises et cinquante fois plus que les Singapouriennes.

Les hommes souffrent aussi bien sûr de la paupérisation et du climat général. Mais quand ils sont excédés ou malheureux, ils se vengent volontiers sur leurs femmes. Depuis une dizaine d’années, il les violences conjugales augmenteraient à tel point que même le comité national des affaires féminines s’en est ému (mais c’est la seule forme de violence contre les femmes dont il se préoccupe). Il apparaît que l’alcoolisme s’aggrave, que la toxicomanie se répand, que la prostitution connaît un développement sans précédent, et que le sida est galopant. Et tout ceci dans les zones de paix !

Dans les zones de conflit, où vivent des minorités que l’armée birmane veut mater ou déloger de leurs terres ancestrales, les femmes sont en outre la proie des soldats et des officiers, qui les violent impunément, et parfois les massacrent. Ces exactions, qui s’ajoutent aux regroupements de population et au travail forcé, sont à l’origine de la fuite en Thaïlande de beaucoup de réfugiés. L’an dernier, l’organisation des femmes shan réfugiées en Thaïlande (SWAN), a été co-auteur d’un rapport qui a fait grand bruit dans les milieux internationaux, car ce rapport a mis en évidence que le viol est utilisé comme une arme de guerre contre les minorités du pays. La junte a nié les faits relatés (600 cas, bien documentés, de viols opérés le plus souvent par des officiers, et confirmés par diverses instances internationales). Poussée dans ses retranchements, les Généraux ont prétendu que de tels faits ne pouvaient qu’être des actes isolés de soldats déchaînés. Comment pourrait-il en être autrement ? Reconnaître les faits serait admettre que l’Etat birman considère l’appropriation du corps des femmes comme un droit naturel des hommes. Et que l’Etat encourage le droit de jouissance du vainqueur mâle sur les femelles des vaincus. Cela ne serait pas très convenable pour un pays qui siège à l’ONU. Or les représentants du régime siègent à l’ONU et dans de nombreuses instances internationales. Les nombreux chefs et responsables des Etats qui ont rendu visite à la junte en 2002 n’y trouvent bien sûr rien à redire.

Du côté des femmes des minorités, un pas important a cependant été franchi avec ce rapport. En témoignant sur ce qu’elles ont subi, les femmes violées, et les hommes qui les soutiennent dans cette démarche, ont opéré un formidable renversement de perspective. Elles ont transformé une souillure, qui entraînait la suspicion de l’entourage à leur égard et l’humiliation des hommes de leur famille, en un crime contre la personne. Ce faisant, elles ont apporté une pierre à la lutte de toutes les femmes de Birmanie pour la démocratie.

Mais, au fait, qu’est-ce que la démocratie pour les femmes birmanes ? En guise de conclusion, je laisserai la parole à l’une d’entre elles, que je cite dans mon livre :
« La démocratie, c’est un gouvernement qui représente vraiment la population, ce qui veut dire 50% de femmes membres du Parlement. Ceci ne se fera pas en un jour. (….) Mais une démocratie pour la moitié de la population seulement ne serait qu’une demi-démocratie ».
Beaucoup de femmes, y compris dans nos pays, partagent sans doute cette opinion.

P.S. :

Claude Delachet-Guillon est présidente du comité de soutien européen aux femmes et aux enfants de Birmanie (COSEFEB)



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