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Irak
Le tueur est rarement le sauveur
par (*) Jean-Marie Muller
Article mis en ligne le 1er juin 2003
dernière modification le 9 juillet 2003
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A l’origine de la guerre en Irak, il y a le piège de la résolution 1441 adoptée le 8 novembre 2002 par le Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations-Unies. "Le Conseil de sécurité, affirme ce texte, considérant la menace que le non respect par l’Irak des résolutions du Conseil et la prolifération d’armes de destruction massive et de missiles à longue portée font peser sur la paix et la sécurité internationales, (...) décide d’accorder à l’Irak une dernière possibilité de s’acquitter des obligations en matière de désarmement qui lui incombent en vertu des résolutions pertinentes du Conseil, et décide en conséquence d’instituer un régime d’inspection renforcé dans le but de parachever de façon complète et vérifiée le processus de désarmement établi par la résolution 687 (1991) et les résolutions ultérieures du Conseil. Rappelle, dans ce contexte, qu’il a averti à plusieurs reprises l’Irak des graves conséquences auxquelles celui-ci aurait à faire face s’il continuait à manquer à ses obligations."

Point n’était besoin d’être grand devin pour comprendre que par cette résolution les États signataires venaient de donner au président américain la caution dont il avait besoin pour mener à bien son projet d’agression de l’Irak. Dès le 6 avril 2002, George Bush n’avait-il pas déclaré : "J’ai expliqué au premier ministre [britannique] que la politique de mon gouvernement est de chasser Saddam Hussein du pouvoir, et que toutes les options sont sur la table." ? Tout le monde était donc prévenu sept mois avant le vote de la résolution 1441 que le véritable objectif des États-Unis n’était pas le désarmement de l’Irak, mais son occupation.

Tout le débat qui a précédé la décision américaine d’envahir l’Irak et qui a occupé pendant de longs mois tout l’espace médiatique était donc fondé sur une formidable hypocrisie et une immense duperie. La question de savoir s’il fallait faire la guerre pour désarmer l’Irak ou s’il était possible d’atteindre cet objectif par des moyens pacifiques était en réalité sans objet. Aucun des arguments avancés par les partisans de la guerre n’était fondé. A l’évidence, après les destructions occasionnées par la guerre du Golfe et douze années d’embargo, le régime irakien n’était pas en mesure de menacer la paix et la sécurité internationales.
Le débat était d’autant plus biaisé que, selon les Américains, ce n’était pas aux inspecteurs de prouver que l’Irak possédait des armes de destruction massive, mais que c’était à l’Irak de prouver qu’il n’en possédait pas. Corrélativement, les adversaires de la guerre, bien qu’ils eussent totalement raison, développaient des arguments qui manquaient eux-mêmes de pertinence dès lors qu’ils cherchaient à répondre à une question vide. Au demeurant, la guerre démontrera que l’Irak ne possédait aucune arme de destruction massive pouvant constituer une quelconque menace.
Le président de la République française et son ministre des affaires étrangères, qui ont eu le cran de se porter au premier rang du front du refus de la guerre, se sont eux-mêmes laissé enfermer dans la problématique du désarmement de l’Irak. Le postulat du positionnement de Jacques Chirac était certes incontestable lorsqu’il affirmait le 18 mars 2003 : "L’Irak ne représente pas aujourd’hui une menace immédiate telle qu’elle justifie une guerre immédiate."
Pour autant, il tombait lui-même dans le piège en répétant que "le recours à la force est le dernier recours quand toutes les autres options ont été épuisées", ce qui laissait entendre que la guerre serait justifiée s’il était avéré que l’Irak ne "coopérait pas immédiatement, inconditionnellement et activement" avec les inspecteurs de l’ONU, comme l’exigeait la résolution 1441.

En réalité, dès le début de la crise, les États-Unis étaient bien décidés à envahir l’Irak et la question du désarmement n’était qu’un prétexte. Il n’était donc pas vrai que le désarmement pacifique de l’Irak était une alternative à la guerre voulue et décidée par les dirigeants étatsuniens. Au demeurant, leur intention n’était pas de libérer les Irakiens, mais de punir l’Irak accusé d’être au premier rang des États-voyous qui constituaient « l’axe de mal ». La question qui est apparue de plus en plus clairement en filigrane dans le débat politique, diplomatique et médiatique était donc de savoir s’il fallait ou non faire la guerre pour "chasser Saddam Hussein du pouvoir". Dès lors, ceux qui refusaient la guerre se sont vus accusés de pactiser avec le régime de Saddam Hussein. Et le débat s’est alors porté dans la plus grande confusion sur le "pacifisme". Qu’est-ce que le pacifisme ? Les mots "pacifisme" et "pacifiste" ont dans notre langue et dans notre culture une connotation essentiellement péjorative. Le pacifiste est réputé vouloir la paix "à tout prix", fut-ce au prix de la justice. C’est pourquoi il est accusé d’être prêt à se résigner à l’oppression plutôt qu’à se battre pour la liberté. L’idéologie dominante, qui honore la guerre et les vertus militaires, jette donc l’anathème sur les pacifistes en les accusant d’être traîtres et parjures.
Il est vrai que le désarmement de l’Irak des seules armes de destruction massive aurait laissé intacte la dictature meurtrière de Saddam Hussein. Dès lors, les adversaires de la guerre étaient sommés de répondre à la question posée : quels moyens pacifiques proposent-ils de mettre en oeuvre pour libérer le peuple irakien de l’oppression du régime totalitaire irakien. Or, force est de reconnaître que les États du front du refus n’ont pas répondu à cette question.

Lorsque celle-ci fut posée à Jacques Chirac le 17 février 2003, lors de sa conférence de presse qu’il a tenue à Bruxelles à l’occasion de la réunion du Conseil européen, il a répondu en restant toujours prisonnier de la seule question du désarmement : "Je dis simplement que vouloir éliminer des armes de destruction massive, cela, c’est un impératif d’intérêt général et qui peut justifier une intervention. Vouloir changer un régime, même si cela peut être justifié, ça veut dire que nous allons nous arroger le droit, et peut-être un seul pays va s’arroger le droit, quand il en aura envie, d’intervenir pour changer un régime qui ne lui plaira pas. Il y a beaucoup de régimes qui sont de la même nature et qui ne me plaisent pas. Ce n’est pas pour autant que je considère qu’il faut prendre les armes pour les remplacer."
Mais pareille réponse laisse entière la question posée et s’apparente précisément à une position "pacifiste" puisqu’elle revient à refuser de faire la guerre en s’accommodant, en définitive, du régime de Saddam Hussein. Le défi qui est précisément lancé aux démocraties est de ne pas s’accommoder des régimes totalitaires et d’inventer une diplomatie globale qui s’oppose aux dictatures. Il faut donc oser l’avouer : les adversaires de la guerre se sont montrés aussi incapables que ses partisans de penser la paix et, donc, d’être en mesure de la faire.
Cependant, ceci étant dit, la mobilisation des opinions publiques à travers le monde pour dire haut et fort que la guerre est incapable d’apporter une solution humaine aux inévitables conflits humains qui constituent la trame de notre histoire est un signe d’espérance.

Le fait que la guerre était illégale au regard du droit international était un argument juste, mais faible. Car il n’aurait pas suffi qu’elle soit cautionnée par une résolution de l’ONU pour qu’elle devienne légitime.
L’Organisation des Nations-Unies a été fondée pour "préserver les générations futures du fléau de la guerre". L’article 1 de la charte affirme que le but de l’ONU est de "réaliser, par des moyens pacifiques, conformément aux principes de justice de droit international, l’ajustement ou le règlement de différends ou de situations, de caractère international, susceptibles de mener à une rupture de la paix". A cet égard, force est de reconnaître que, tout au long de cette crise, le silence du secrétaire général de l’ONU a été assourdissant. Il appartenait donc aux États du front de refus de proposer au Conseil de sécurité de l’ONU le vote d’une résolution qui pose clairement la question, non plus du seul désarmement de l’Irak, mais de sa démocratisation.
Décidant d’en finir avec l’embargo qui a asphyxié la société irakienne pendant douze ans, la pierre angulaire de cette résolution aurait dû être la mise en oeuvre d’une solidarité internationale qui accompagne la société irakienne pour qu’elle se donne elle-même les moyens de sa propre libération. Cette résolution aurait dû préciser les principaux éléments d’un plan de paix pour l’ensemble de la région en établissant un lien avec la convocation d’une conférence internationale sur le conflit israélo-palestinien qui reste l’urgence des urgences. La nouvelle donne géopolitique qui résulte de l’occupation de l’Irak par les États-Unis risque de conforter les faucons israéliens qui se refusent à reconnaître et à respecter les droits imprescriptibles du peuple palestinien. Dans le discours qu’il a prononcé le 14 avril au Caire, Dominique de Villepin, évoquant le conflit israélo-palestinien, déclare que "la France souhaite que l’on réfléchisse sans a priori à une présence internationale qui se mettrait en place en accord avec les parties dans se substituer à leurs responsabilités souveraines". Cette présence internationale ne saurait être une intervention militaire. Seul un corps d’intervention civile non-violente, venant accomplir des missions d’observation, d’interposition et de médiation auprès des populations, peut créer un espace politique qui permette aux adversaires de créer un processus de paix.
Ceci étant, aucun adversaire de la guerre ne pouvait ignorer que la violence militaire écrasante de la coalition américano-britannique parviendrait sans aucun doute à vaincre l’armée irakienne. Qui pouvait douter que la capacité de destruction massive des armes à feu des avions et des chars de la plus puissante armée du monde réussirait à faire tomber le régime irakien ? La seule inconnue portait sur la durée de la guerre, mais elle ne pouvait mettre en doute l’issue du conflit qui était acquise d’avance. En fait, elle fut plus courte que ce que certains avaient craint, mais elle fut plus longue que ce que certains avaient espéré. Elle fut malheureusement assez longue pour accumuler les destructions, les souffrances et les morts.

Mais saurons-nous jamais le nombre d’Irakiens tués au cours de l’opération "Liberté pour l’Irak" ? Une première estimation considère que quelque 30 000 soldats irakiens ont été tués au cours des trois semaines de bombardements. Il faut avoir le coeur bien endurci pour passer ces milliers de morts par pertes et profits. Mais il est vrai que les vainqueurs n’ont jamais prêté attention qu’à leurs propres morts. Les autres sont, à la lettre, quantité négligeable.
La devise du 3e bataillon du 4e régiment des Marines américains qui conquit Bagdad est « Search and kill » : « Chercher et tuer ». Les soldats cherchèrent donc tous les Irakiens qui se trouvaient sur leur passage et les tuèrent. "Des centaines de civils, écrit Rémy Ourdan, l’envoyé spécial du Monde à Bagdad, sont morts en moins d’une semaine d’offensive terrestre contre la capitale, souvent délibérément visés, sans aucune raison. Nul, qu’il soit favorable ou non à l’intervention militaire en Irak, ne s’attendait à ce que les hommes jaillissant du désert pulvérisent ainsi à la mitrailleuse et au canon tant de véhicules civils, de piétons, jusqu’à des femmes et des enfants sortant acheter des légumes au coin de la rue." "La mitraillette, écrivait Georges Bernanos il y a déjà bien longtemps, tire sur un signe du maître de l’homme à la mitraillette, et sur un signe de ce maître l’homme à la mitraillette tire sur n’importe quoi. (...) Ce n’est pas la mitraillette qui est l’accessoire, mais l’homme.
L’homme dont je parle est au service de la mitraillette et non la mitraillette au service de l’homme, ce n’est pas « l’homme à la mitraillette », c’est « la mitraillette à l’homme »." Et il est à craindre que dans l’Irak de l’après-guerre, ce soit la mitraillette qui reste l’instrument privilégié des différends acteurs politiques.
Il faut le redire aujourd’hui avec force : non, cette guerre n’était pas celle d’une démocratie contre une dictature, mais une simple guerre de conquête d’un empire. Les adversaires de la guerre ne sauraient donc avoir mauvaise conscience en prenant acte de la victoire militaire annoncée et inévitable des États-Unis. Et s’ils sont satisfaits, n’ayons aucune gêne de laisser à leur satisfaction les rares intellectuels français qui ont fait la guerre par procuration sans jamais craindre que leur maison soit détruite par un missile ou leur enfant déchiqueté par une bombe. C’est précisément au moment où la violence sauvage des armes prétend triompher devant les ruines encore fumantes de la guerre, qu’il nous faut plus que jamais lui refuser toute légitimité, en réaffirmant les exigences d’humanité qui doivent s’inscrire au coeur de l’action politique. Au-delà des images de propagande, la réalité reste que la fin de la guerre ne fera pas advenir la paix.

L’intervention militaire des soldats américains et de leurs supplétifs britanniques fut une manifestation de pure violence dont les effets destructeurs cassèrent la société irakienne en créant un immense vide politique. Ce n’est pas la démocratie qui est advenue, mais la déglingue, le désordre, la délitescence, le démantèlement, l’insécurité, le chaos. Ce que nous avons surtout vu à la télévision, ce sont des Bagdadis en liesse qui pillaient et saccageaient tout ce qui se trouvait à leur portée en remerciant les soldats américains de les laisser faire. Seul, le ministère du pétrole fut sécurisé, protégé et sauvegardé. Tout s’est passé comme si, dans sa chute, le régime de Saddam Hussein avait écrasé l’Irak. En se préparant à faire la guerre, les Américains avaient tout simplement oublié de se préparer à faire la paix. Une telle imprévoyance politique est véritablement criminelle. La victoire militaire débouche sur une formidable défaite politique, l’une et l’autre se conjuguant pour provoquer un désastre humanitaire. Mais la télévision ne nous montrera pas la longue souffrance silencieuse des victimes. Il nous faut cependant espérer que les Irakiens sauront tirer profit des avantages collatéraux de l’agression qu’ils ont subie. Nous avons à cet égard un vrai devoir de solidarité. Il faut que le secrétaire à la défense, Donald Rumsfeld, soit un homme d’une grande inculture pour venir déclarer à la télévision à propos de la chute de la statue de Saddam Hussein : "On ne peut s’empêcher de penser à la chute du mur de Berlin et l’écroulement du rideau de fer." Deux empêchements majeurs auraient dû retenir le dirigeant américain de proférer une telle sottise. D’une part, le mur de Berlin a été détruit par les Berlinois eux-mêmes et d’autre part, il s’est effondré sans qu’aucune violence n’ait été commise sur tout le territoire de l’Europe de l’Est. En effet, le mur de Berlin n’a pas été détruit par les armes de l’Occident, mais il s’est effondré sous la pression de la lutte non-violente des citoyens des sociétés civiles de l’Europe de l’Est.

Les dirigeants étatsuniens nous ont assuré qu’ils n’avaient d’autre objectif que d’établir la démocratie en Irak. Qui peut les croire ? La politique américaine n’avait évidemment d’autre objectif que de servir les intérêts de l’État américain. A maintes reprises, les États-Unis se sont parfaitement accommodés des dictatures lorsque cela les arrangeait. C’est ainsi qu’ils ont soutenu la dictature de Saddam Hussein aussi longtemps qu’ils ont estimé que celle-ci servait leurs intérêts dans la région. Il s’agissait d’abord pour les États-Unis, après le traumatisme du 11 septembre 2001, de rétablir aux yeux du monde l’invincibilité de leur puissance. La décision d’envahir et de conquérir l’Irak a été prise sous l’influence de trois lobbies : le lobby idéologique, le lobby pétrolier et le lobby militaro-industriel. Cette guerre n’est pas une guerre de libération, mais seulement une guerre d’appropriation. Appropriation de l’espace géostratégique et du champ économique. Déjà, les dirigeants de la coalition militaire se sont répartis les mannes pétrolières et les contrats de reconstruction. Les affaires sont les affaires et doivent le rester.
L’une des conséquences les plus funestes de cette guerre, qui était prévisible et qui a été largement confirmée par les événements, est d’élargir et d’approfondir la fracture entre l’Occident et les peuples d’Orient. Cette guerre risque fort de fertiliser le terreau dans lequel s’enracine l’intégrisme islamique et se développe le terrorisme. Elle contribue à inscrire dans l’histoire le choc des civilisations chrétiennes et musulmanes, celui-là même qu’il importe absolument de conjurer tant ce processus est lourd de conséquences perverses. Dans chacun des deux camps, Dieu a été réquisitionné pour bénir les armes des combattants. A l’évidence, le Dieu qui bénit la violence des hommes habite le Panthéon des faux dieux.
En dernière page de l’exemplaire du Monde qui annonçait à la une la chute de Bagdad, on pouvait lire cette brève concernant l’Afghanistan : "Onze civils afghans, dont sept femmes, ont été tués mercredi 9 avril par une bombe américaine tombée sur leur maison. « La bombe a raté la cible et a atterri sur la maison. », a expliqué le lieutenant-colonel Douglas Lefforge, porte-parole américain, sur la base de Bagram, au nord de Kaboul. Le chef d’état-major interarmes américain, le général Richard Myers, a affirmé, à Washington, regretter sincèrement l’incident." La paix américaine continue à tuer bien après la fin de la guerre.
Quelques heures après l’occupation de son pays par les armées de la coalition américano-britannique, un Irakien citait ce proverbe arabe : "Le tueur est rarement le sauveur."

P.S. :

(*) Jean-Marie Muller est le porte-parole national du Mouvement pour une Alternative Non-violente
MAN, 114 rue de Vaugirard, 75006 - Paris. Tél : 01 45 44 57 25



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