Bandeau
Les péniches Alternat et Bali sur le web
Deux péniches pour tous et pour la paix naviguant sur la toile...

Toutes les actualités des péniches Alternat et Bali et des événements inter-associatifs accueillis à bord

Non Violence Active
S’inspirer de Gandhi pour une politique au niveau planétaire
par (*) Patrick Viveret

Transcription de la conférence de Patrick Viveret donnée le 26 mai 2003, sur la Péniche Alternat dans le cadre des « Lundis de la non-violence.
Trancription établie par Christian Brunier et Cécile Califano du MAN Ile de France.

Article mis en ligne le 9 juillet 2003
Imprimer logo imprimer

Je souhaite plaider en faveur d’une « décroissance soutenable », participer à l’émergence d’une citoyenneté mondiale et d’une démocratie à l’échelle de la planète grâce à la non-violence active. Dans la situation internationale, il y a une vraie actualité des perspectives tracées par Gandhi et par la non-violence active, sur trois questions essentielles :

  • la violence ; comment échapper à la logique guerrière ou à la résignation, il faudrait sortir de cette alternative ;
  • le développement humain ou durable ; c’est un enjeu planétaire. Le mode de vie occidental mène le monde à sa perte. Il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour tous ;
  • l’alternative au « choc des civilisations » ; Gandhi a pointé là une question fondamentale.

Je vous propose d’échanger sur le « que faire ? ».
Comment sur ces trois questions s’inspirer de Gandhi ?

  • 1. Sur la logique même de la guerre.
    Faut-il refuser la logique de guerre même pour résister aux formes d’oppression ou bien se résigner ? La guerre en Irak nous a conduit à ce dilemme.
    Précisons que la Charte des Nations unies prévoit le droit imprescriptible de tout être humain à lutter contre l’oppression. Sur ce point, elle s’oppose à la posture pacifiste. Nous discernons cette contradiction dont nous devons sortir.

Gandhi nous montre qu’il est possible de s’opposer à toute forme d’oppression par la résistance non-violente et non par la résignation. Cela est d’autant plus important que sur le plan politique, nous sommes confrontés à une situation inédite. Avant la violence était extériorisée en renvoyant la violence sur le barbare, l’infidèle. Aujourd’hui, les menaces qui pèsent sur l’humanité ne sont pas le fait des Martiens mais des hommes eux-mêmes. Comment l’humanité affronte sa propre inhumanité ? Mais cela n’est pas ordinaire qu’un politique se pose ce type de question. Il faut construire une politique de la question humaine car la question humaine est aussi une question politique, pas seulement culturelle ou biologique.

  • 2. J’ai participé au Sommet mondial de Johannesburg et je me suis rendu compte que les défis auxquels nous devions faire face n’ont rien à voir avec le manque de ressources - lutter contre les épidémies, fournir de l’eau potable à tous : « Nous buvons nos maladies », l’eau peut-être source de conflits.

Quand on pose la question de la nature du développement, on se rend compte que l’on n’est pas confronté à un problème de rareté des ressources, c’est davantage une question de moyens financiers. Or la communauté internationale considère qu’elle ne peut pas les trouver ; pourtant des budgets considérables sont mobilisés par la publicité (5 fois plus !) et pour mener une guerre. Le vrai problème n’est pas la rareté mais celui de l’abondance. Le problème du mal développement mondial est autant lié à notre sous-développement éthique, spirituel, affectif...

Qu’est-ce qui s’oppose au partage des richesses ?

Pour bien comprendre ce phénomène, il faut faire un détour par l’anthropologie. En effet, l’être humain n’est pas seulement un « être de besoins » et de raison - davantage sapiens demens que sapiens sapiens d’après Edgar Morin -, il est aussi un « être de désirs ».
La conscience de la mort nous conduit au désir, nous sommes dans une énergie autre qui n’est plus de l’ordre du besoin car la satisfaction des besoins ne conduit pas à une autorégulation des rapports humains.

En réalité, le désir s’amplifie, s’aggrave au fur et à mesure de sa satisfaction. C’est une sorte de toxicomanie. Nous sommes au coeur de ce que dit Gandhi, nous nous trouvons dans une situation de dépendance qui conduit tôt ou tard à la négation voire à la limitation du désir de l’autre. C’est la logique du « désir de possession » qui est au centre du mal développement mondial. Si les Chinois adoptaient notre mode de vie, il nous faudrait deux planètes, le modèle occidental est non exportable. Si on suit ce raisonnement, il nous faut frapper au coeur ce « désir de possession », afin de mettre en résonance, comme nous y invitent Gandhi et Martin Luther King, la dimension personnelle et la dimension planétaire.

  • 3. N’avons-nous d’autre alternative que la « guerre de civilisation » ? N’avons-nous le choix qu’entre la peste et le choléra ? Est-on dans l’universalisme ou bien dans le relativisme culturel ?
    Nous sommes dans une impasse. Or Gandhi a bien montré que le peuple hindou pouvait faire de la diversité de ses différences et de ses cultures, une force. J’ai participé à un séminaire en Inde, chacun devait dire ce qu’il voudrait importer de la culture de l’autre dans sa propre tradition. Voici une vision du trajet de vie qui reste nourricière pour chacun, nous étions au coeur de ce que l’humanité a de meilleur. Puis on nous demanda ce qui était de pire dans notre propre civilisation, tradition. Cette approche montre bien que l’existence d’une forme de dialogue culturel ou universel est une construction commune, c’est un humanisme à construire en unité et diversité, « rien ne s’annule tout s’intègre dans le bien commun » comme le souligne Michel Serres.

Le travail sur notre propre barbarie intérieure nous aide à construire une forme de bien commun de l’humanité qui n’annule pas nos différences mais élimine nos complaisances. L’axe du mal, c’est l’autre : « l’axe Bush/Ben Laden » nous dit que l’autre est le « barbare », alors que le travail doit se faire dans notre propre peuple, au sein de notre propre tradition.

Un chantier d’humanité

Dans les pistes que l’on peut proposer, j’en discerne trois à différents niveaux :

• sur le plan planétaire, nous sommes appelés à la construction d’une citoyenneté terrienne.
Après l’hominisation de l’espèce, il nous faut réussir « l’humanisation de l’homme » dit Edgar Morin. Nous sommes encore dans la toute petite enfance de l’espèce, menacés en quelque sorte de mortalité infantile par autodestruction physique ou psychique. Il faut s’attaquer au noyau dur des origines de la maltraitance humaine, aux origines de la violence dans l’histoire.

L’humanité est pour elle-même sa propre menace, c’est une question qui relève du politique. Notre rôle est de porter cette exigence de démocratie, qui est l’équivalent pour la société de ce qu’est le travail sur soi au plan individuel. Le droit international est devenu le droit des États et non le droit des peuples, il est nécessaire que la Charte des Nations unies soit en harmonie avec la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Nous avons besoin des droits humains mais aussi des droits civiques, civils et politiques. Sur ce terrain, nous devons relever le défi de la mondialisation, celui d’une « autre mondialité ».
Deux initiatives concourent à ce projet, l’une qui se nomme « Dialogue en humanité », est née à Johannesburg avec des acteurs institutionnels (PNUD, OMS.), des ONG et des autorités locales. L’autre a été lancée par la Fondation pour le Progrès de l’Homme, il s’agit de « l’Alliance pour un monde solidaire et responsable ». Il s’agit de remettre l’être humain au centre du processus, mais quel humain ? Celui de la Saint-Bartélémy, d’Auchwitz, d’Hiroshima...
L’autre pôle est situé à l’intérieur du mouvement altermondialiste à l’occasion d’une réflexion portant sur l’articulation entre développement personnel et développement humain. La menace qui pèse sur les altermondialistes n’est pas le G8 mais leurs propres divisions et la logique des rapports de force. Ainsi, il y quelques semaines, cette question a été prise en compte pour faire du pluralisme, une force. Dans la perspective du FSE de Saint-Denis, je participe à un groupe de travail intitulé "transformation personnelle et transformation sociale".

• Au plan européen, il faut poser la question mondiale et la question humaine ou « anthro-politique », sinon nous risquons une régression.

L’Europe est-elle une grande Suisse abandonnant sa puissance aux États-Unis ou bien est-elle autre chose qu’une Europe puissance, condamnée à faire la guerre ? Cela veut dire qu’une politique de défense européenne est à repenser dans un cadre plus large. Peut-on bricoler en la matière ? Travailler à construire une Europe politique, c’est ouvrir le débat sur la nature de la puissance (réf. à la campagne contre le ralliement de la gauche à l’arme nucléaire lancée par le MAN : "nous avons bénéficié de l’apport, de l’expertise des mouvements de non-violence active" tient à préciser Patrick Viveret). Nous ne sommes pas condamnés à reproduire les vieux schémas du passé. Ainsi, une politique de défense mondiale devrait, par exemple, s’occuper des stocks d’armes de destruction massive des États Unis.

• Au plan personnel, le choix entre « désir d’humanité » et « fatigue d’humanité » est crucial. La pérennité de l’espèce se joue dans chacune de nos vies individuelles. Si l’on y regarde de plus près, notre projet de vie est profondément déprimant : la vie est un combat permanent et au bout, il y a l’échec de la mort. Vivre consciemment cette aventure se mérite, dans ce cas là « grandir en humanité » nous permet de sortir de cette désespérance (1), de ces phases d’excitation/dépression, du cycle maniaco-dépressif qui est celui des agents de change et des marchés financiers.
Aussi la question n’est pas de savoir ce que nous faisons dans la vie mais ce que nous faisons de nos vies ?

Qu’allons-nous faire de notre planète ? Nous sommes comptables de notre aventure personnelle, il ne s’agit pas de rester dans l’heuristique de la peur (cf. Hans Jonas), mais bien de continuer « amoureusement » l’aventure humaine.

En rassemblant ces éléments, un chantier d’humanité s’ouvre devant nous qui soit aussi un "plaisir d’humanité", c’est une utopie au sens de Max Weber. L’un des antidotes au désir de possession réside dans un autre système de rétribution de « jouissance » qui nous fasse vivre mieux, plus intensément, plus harmonieusement.

La question de la joie est essentielle dans cette approche (cf. Spinoza). J’aime citer ce propos d’Henri Miller. Un journaliste l’interrogea : « Qu’est-ce que vivre ? ». Il répondit : « Vivre ce n’est pas se contenter de survivre, c’est vivre consciemment, être conscient, c’est être joyeusement, sereinement, et divinement conscient ».

En conclusion, cette remarque de Martin Luther KING : « Il nous faut apprendre à vivre comme des frères sinon nous allons périr ensemble comme des imbéciles » .

(1) un humoriste disait : « Si vous n’aimez pas l’humanité, n’en dégoûtez pas les autres ! »

P.S. :

Quelques réponses aux questions du public :

  • Notre force est dans notre puissance créatrice. Il nous faut sortir de la puissance dominatrice, remplacer le « Pouvoir » majuscule et substantif par le « pouvoir faire » minuscule et verbe auxiliaire qui n’a de sens qu’avec des compléments.
  • Nous devons à Gandhi d’avoir transformé notre rapport à l’ennemi qui est devenu un adversaire. Ce n’est pas nier le conflit, bien au contraire, c’est produire du conflit comme alternative à la violence, construire le désaccord pour éviter tout malentendu, tout procès d’intention.
  • « Traverser la vie le coeur fermé, c’est comme traverser l’océan à fond de cale. ». George Orwell
  • Cette conférence a été intégralement enregistrée en vidéo. Il est envisagé de réaliser un CD rom. Les personnes intéressées par cette diffusion peuvent se signaler auprès du webmaster


puce Plan du site puce Contact puce Mentions légales puce Espace rédacteurs puce

RSS

2002-2017 © Les péniches Alternat et Bali sur le web - Tous droits réservés
Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.78.34
Hébergeur : Ouvaton.Coop
Soutenir par un don